États Généraux de la Coopération et de la Solidarité Internationales
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Intervention de Kay Fanm aux États Généraux de la Coopération et de la Solidarité Internationales


Montréal, Novembre 2006

Etrangler les peuples est le propre des empires ; condamner une telle initiative, un attribut des hommes/femmes libres (I. Ramonet)

L’AQUOCI nous a demandé d’intervenir sur le rôle de la société civile par rapport à un nouveau consensus dans le cadre de la coopération internationale. 
Notre intérêt à participer à cette table ronde ne cherche pas à renforcer la bonne conscience de ceux-là et celles-là qui ne sont pas exigeants-es envers eux-mêmes devant la misère et la souffrance causée par leur système injuste. Notre participation vise plutôt la concertation et la vraie solidarité des peuples pour la manifestation d’un autre monde d'où émergera la civilisation de la simplicité, fondée sur l'équilibre de la nature et des êtres humains et non sur le replâtrage de l’ancien monde en agonie.

De la colonisation à nos jours, les pays du sud de l’Amérique et des Caraïbes font face à un seul et même défi : la récupération de leur droit souverain à décider eux-mêmes de leur destin.  Certes, au fil du temps, tous ces pays, sauf les DOM-TOM (Départements et Territoires d’Outre Mer français), ont officiellement acquis leur indépendance politique. Ils sont aujourd’hui dirigés par des nationaux. Néanmoins, à l’exception de Cuba, la dépendance reste totale par rapport aux grandes puissances traditionnelles qui décident des choix économiques, politiques, sociaux et culturels dans et pour ces pays.

En fait, depuis 500 ans, les populations des Amériques n’ont jamais cessé de se battre contre cette situation. Le combat en Amérique latine a toujours été une lutte de libération nationale contre les colonisateurs d’abord et, depuis la fameuse doctrine de Monroe, contre la domination de l’impérialisme américain qui considère la région comme son arrière cour. Dans la Caraïbes et en Amérique du Nord, le combat est celui des peuples en quête de leurs identités et de leur dignité piétinées. Avec le temps, on est passé du colonialisme à la mondialisation, mais l’objectif des grandes puissances reste et demeure inchangé : Maintenir les populations des pays du Sud dans un état d’exploitation permanente. La méthode a certes changé, l’esclavage a été aboli dans les pays concernés, mais le pillage des ressources continue, le commerce inégal se poursuit et l’aliénation culturelle s’est développée par des techniques sophistiquées.

Les populations de l’Amérique et de la Caraïbes n’ont jusqu’à présent aucune prise sur la construction de leur avenir. Ils n’ont même pas le droit de choisir librement leurs dirigeants-es. On leur impose un système soit disant démocratique avec pour mécanisme, les élections comme centre de gravité, ce qui très souvent entraîne les populations dans de faux combats. La réalisation d’élections périodiques durant les 30 dernières années dans les pays de l’Amérique du Sud et des Caraïbes a joué un rôle pervers. En permettant en effet aux grandes puissances de réguler les grands mouvements de contestations, elle contribue, dans une certaine mesure, à évacuer des frustrations populaires, en faisant germer l’espoir d’un changement par le biais d’une alternance électorale. Dieu merci, certains pays sont en train d’expérimenter un autre usage de ce processus pour tenter par ce biais de construire une véritable démocratie et conquérir la liberté de choisir la voie de sa réalisation. On connaît l’attitude agressive et menaçante des puissants de ce monde face à ces timides velléités de résistance et d’indépendance souveraine.

Aujourd’hui, la dépendance des pays de notre continent paraît moins visible en raison de nouveaux procédés utilisés des points de vue technologique, économique et politique par les grandes puissances. Elle demeure par contre plus puissante et intense qu’avant. Aucun développement humain durable n’est jamais possible dans des conditions où les populations ne sont plus maîtresses de leur destin. Comment résoudre les problèmes de pauvreté, d’autosuffisance alimentaire, d’accès au crédit pour tous-tes, lorsque les décisions viennent d’entités extérieures, insensibles aux réalités et qui travaillent au maintien du statu quo. Le recouvrement de leur souveraineté devient ainsi le principal défi des populations de ces pays. C’est le préalable indispensable à la détermination de choix, d’entente et de mobilisation sur tout projet national de développement.

Pour mieux cerner le rôle de la société civile par rapport à cet état de fait, nous nous baserons sur l’expérience haïtienne, car à tout point de vue, Haïti représente un modèle exemplaire de dépendance et de ″résistance maronne″ qui mérite une attention spéciale.
Tout au long de son histoire, le peuple haïtien a été contraint d’accepter un certain nombre de gouvernements fantoches corrompus, pour en arriver à cette forme nouvelle de mise sous tutelle internationale.  Telle a été la punition imposée à Haïti pour avoir osé défier la suprématie occidentale.

La lutte politique d’Haïti s’est toujours résumée en un éternel affrontement entre une minorité qui essaie par tous les moyens de maintenir ses privilèges et une majorité qui se bat pour briser les chaînes de l’exclusion. Ne pouvant plus résister à la pression populaire, la bourgeoisie haïtienne, a fait appel, en 1915, aux marines américaines qui ont occupé le pays pendant 19 ans. Depuis lors, la population haïtienne oppose une résistance acharnée contre tout ce qui représentent l’occident et ses acolytes locaux. 

Les premières élections libres de 1990 et le coup d’État militaire de 1991 ont accentué les antagonismes, entraînant ainsi le pays au bord de la guerre civile. Le retour à l’ordre constitutionnel en 1994 n’a pas atténué les conflits, car les problèmes de fond n’ont jamais été posés. Ainsi, pour revenir au pouvoir en 2001, Aristide a exploité les frustrations des masses contre la bourgeoisie en dévoyant leurs légitimes revendications. Ce qui s’est soldé par trois années de lutte sans merci de ses partisans issus des quartiers populaires ceinturant Port-au-Prince contre la bourgeoisie et tous ceux et celles qui ne se ralliaient pas à leur cause.  Finalement, la communauté internationale sous l’égide des USA a embarqué Aristide pour l’exil en installant un gouvernement provisoire supporté par 8000 hommes de troupe. Sur la promesse fallacieuse d’une aide internationale d’envergure, un Cadre de Coopération Intérimaire (CCI) a été imposé et exécuté malgré les protestations et les réserves exprimées par des organisations de la société civile.

Deux ans plus tard, le résultat de cette gestion par les autorités internationales qui assoient leur tutelle sur le pays reste accablant.  Le pays a continué à régresser dans tous les domaines. Paradoxalement, Haïti n’a jamais connu un tel niveau de violence et de criminalité qu’avec la présence des « forces de maintien de la paix » de l’ONU.

Les causes de cet échec sont multiples. 

Un pays ne peut pas se construire à partir du bon vouloir de la communauté internationale tant que les Haïtiens-nes n’auront pas trouvé cette unité, cette vision commune, sources de dépassement indispensable à tout peuple voulant accomplir sa mission historique.

La complexité de la dépendance haïtienne requiert des méthodes de luttes originales.  L’unité des forces sociales et politiques est un des éléments déterminants pouvant conduire à la réussite de cette lutte. 

La soit disant aide internationale, même si elle était réelle et substantielle, demeurerait un leurre. Haïti a d’abord besoin de se réconcilier avec elle-même afin d’envoyer un message clair à tous ceux qui continuent de justifier leur ingérence sous prétexte des divisions de ses citoyens-nes et de leur soi-disant incapacité à se diriger. Dans l’histoire de l’humanité, aucun pays n’a pu résoudre ses problèmes de développement, ni atteindre aucun objectif sans une certaine cohésion sociale et sans cette liberté de choisir lui même ses voies et la direction qui lui convient.  Sans cette cohésion et cette entente entre la majorité de la population, aucun problème majeur ne pourra être résolu. La pauvreté  des masses, l’analphabétisme, la surpopulation, la dégradation de l’environnement, la violence, le chômage massif et ses corollaires, restent des problèmes qui ne peuvent être résolus sans la mobilisation et la participation de toute la société, une société unie comme un seul homme, une seule femme vers le même objectif.

Vu dans cette optique, toute démarche sérieuse de solidarité doit partir de la prise de conscience des causes historiques profondes qui sont à l’origine de la situation actuelle d’Haïti et qui continuent de l’alimenter. Il ne s’agit pas de remuer le passé pour se lamenter ni pour dédouaner les complicités et les lâchetés internes des élites. L’atteinte de tout développement sérieux dans ce pays devra passer par une véritable lutte de libération nationale.  

Mais, on doit cesser de faire comme si l’histoire n’existait pas, comme si Haïti était née en 1986 ou sous le régime de Jean-Bertrand Aristide, ou encore comme si on avait gaspillé 200 années tranquilles dans un contexte international favorable amical et solidaire. Non, ce n’est pas cela la réalité. Aborder la réalité de cette façon conduit nécessairement à substituer à une exigence de solidarité une démarche condescendante du plus fort qui va par charité au secours du plus faible incapable, à cause d’on ne sait quelle tare, de s’en sortir tout seul.

Comme le disait Noam Chomsky,  « Ce serait une erreur de ne pas tenir compte du racisme dans l’élaboration des politiques, et cela vaut encore de nos jours ». L’histoire d’Haïti et l’élaboration des politiques  ayant conduit à son sous-développement ne sont pas appréhendables en dehors du cadre des Relations Internationales dominées par le racisme.

En réalité, la cause haïtienne et l’utopie de liberté qu’elle a engendrée, bien avant la Révolution de 1804, ont provoqué une grande peur dans l’occident chrétien. 

C’est pourquoi, nous pouvons et nous devons affirmer aujourd’hui que:

  • Se solidariser avec les pays du Sud, c’est être solidaire d’une cause ; se solidariser avec Haïti c’est être solidaire d’un peuple opprimé, écrasé, qui a osé se libérer des chaînes de l’esclavage et du colonialisme et qui pour cela a été puni, mis au ban de la communauté internationale, asphyxié pendant deux siècles. 
  • Vous êtes solidaires du peuple haïtien lorsque vous embrassez la cause de toute l’humanité souffrante qui croupit encore sous l’emprise d’un système mondial injuste et inhumain. Vous êtes solidaires du peuple haïtien non en mendiant ou en faisant la charité en son nom, mais en réclamant justice et réparation pour cette grave injustice qu’il a subie dès avant sa naissance et tout au long de son parcours historique. 
  • Se solidariser avec le peuple haïtien c’est comprendre enfin que l’humanité ne pourra se libérer véritablement en traînant cette grande faute historique, c’est pourquoi il est dit dans la sagesse profonde de ce peuple que l’Ayisyen ne pourra définitivement se libérer qu’en libérant en même temps l’ensemble de l’humanité. Car notre situation actuelle est le témoignage vivant des méfaits d’un certain système sur l’ensemble de la planète.

Le peuple haïtien fait partie de ceux qu’Herbert Marcuse appelait le « substrat des outsiders ».  Ceux dont la vie exprime le besoin le plus immédiat de mettre fin à des conditions et à des institutions intolérables.  Ils représentent donc l’espoir de l’humanité dans le sens exprimé par W. Benjamin « c’est à cause de ceux qui sont sans espoir que l’espoir nous est donné.»

L’échec de la coopération internationale dans un pays comme Haïti, doit finalement permettre aux pays du Nord d’admettre que l’humanité est une diversité et que chaque peuple, chaque nation a sa propre vision du monde et essaie de vivre selon cette vision. Il est par conséquent impératif de modifier les relations internationales axées sur la non-reconnaissance de l’identité de l’autre et de ses besoins. Il est tout aussi important de transformer les relations internationales actuelles en solidarité des peuples en acceptant l’autre avec toutes ses différences, en l’aidant à résoudre ses problèmes sans accaparer ses droits.

Les pays du Nord doivent cesser de considérer les pays dits sous-développés comme une vache laitière, ou encore comme de vulgaires consommateurs, des barbares, des poubelles utiles au déversement de déchets toxiques. Pour corriger ces pratiques, et apporter des changements véritables pour un authentique développement durable, ces pays doivent entamer un processus de restitution des richesses pillées dans le tiers monde, ces richesses qui ont grandement contribué à leur propre développement. Ces pays ne seraient pas ce qu’ils sont aujourd’hui, sans la colonisation et le capitalisme sauvage qui s’en est suivi. Ils doivent donc d’abord s’engager à annuler les dettes des pays du Sud, ensuite transformer les organismes internationaux de financement (FMI, Banque Mondiale, BID) en des institutions qui oeuvrent à l’évaluation de ce pillage et qui élaborent des mécanismes de restitution sur une période déterminée en canalisant les efforts vers des secteurs prioritaires tels que l’agriculture, la santé, l’éducation, les infrastructures de base, etc. 

Le Canada à cause de son histoire particulière (un pays qui s’est développé sans l’apport de colonies) et qui n’a jamais manifesté d’intention hégémonique sur le monde, peut prendre le leadership de ce combat pour des rapports internationaux plus justes. Il peut s’associer avec d’autres pays du Nord, tels que la Norvège, le Danemark et la Suède, qui essaient d’humaniser leur relation avec les pays du Sud, pour proposer à l’humanité un autre modèle de relations internationales axé sur la solidarité, le respect de l’identité culturelle de l’autre, le respect de ses choix économiques et politiques. Les programmes d’aide au développement du Canada devraient s’orienter de manière à encourager et appuyer les orientations locales, mais en privilégiant des axes d’intervention pouvant renforcer l’unité, l’indépendance nationale et les capacités de résistance des populations contre l’aliénation culturelle et la dépendance économique. Il est évident que la société civile québécoise a un rôle déterminant à jouer pour influencer la société civile canadienne dans son ensemble et le gouvernement fédéral canadien en particulier sur la nécessité de développer des relations différentes avec les pays du Sud, de privilégier la coopération décentralisée dans les pays comme Haïti où l’État centralisé, faible et dépendant est un des facteurs de blocage du pays. Le Québec peut donner le ton en s’impliquant de façon fondamentale dans l’accompagnement des collectivités territoriales, et des initiatives visant la construction de sociétés civiles organisées, d’espaces universitaires régionaux, en appuyant la capacité des écoles primaires à offrir une éducation de qualité, les petits-es producteurs-trices agricoles à cultiver autrement.

Les sociétés civiles des pays développés et de tous les autres pays peuvent réellement redéfinir les relations internationales en opposant la solidarité sincère des peuples aux relations hypocrites des États.

Certains axes d’intervention déjà initiés par les organisations de la société civile du Nord indiquent clairement la voie. La constitution de marché alternatif pouvant augmenter les revenus des producteurs-trices agricoles du sud est une piste à approfondir et à reproduire dans d’autres domaines, tels que l’artisanat, la production culturelle et industrielle, la formation de cadres, le crédit alternatif, le transfert de technologies appropriées et surtout la dénonciation des systèmes oppressifs où les populations sont bâillonnées.

Les OSC ont l’obligation à cause de leur formation et de leur expérience, de proposer à l’humanité un cadre de référence pouvant indiquer ce que serait « l’autre monde qui est possible ». C’est en s’attelant à ce travail et en sensibilisant les gouvernements au respect  de l’identité et de la souveraineté des pays dits sous-développés que les OCS du nord arriveront à  jouer dans un cadre global de coopération internationale, un rôle important et solidaire aux luttes de libération des pays du sud! 

Face à l’écrasante machine infernale de la globalisation néolibérale apparaissent de nouvelles formes de solidarité entre les écrasés-es, les mutilés-es,  les exclus-es,  les marginalisés-es. Partout se construisent de nouvelles raisons d’espérer. En Asie, en Afrique, en Amérique Latine, au cœur même des bastions du complexe militaro industriel et financier, les jeunes des quartiers dits sensibles crient leur colère en France. De nouvelles solidarités se créent. Ce ne sont peut-être que des fleurs de sables . Mais c’est à ces solidarités là que nous appelons pour que les hommes, les femmes puissent devenir maîtres-tresses de leur destin, s’approprier leur culture, leurs relations, leur vie et manifester enfin cet autre monde solidaire que nous croyons fermement possible.


Kay Fanm
Novembre 2006